30 Janvier 2026
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L'histoire de l'Algérie ne s'écrit pas seulement dans les manuels officiels ; elle palpite dans les témoignages de ceux qui ont vécu l'indicible. Kamel BENYAA, éminent médecin allergologue natif de Sidi Aïch (Béjaïa), nous livre avec son ouvrage " Mes souvenirs au passé composé. Sidi Aïch : 1952-1962 " un diagnostic précis et douloureux de la société colonisée. Ce récit de 201 pages, publié chez Lazhari Labter Editions et Edition Pixal Communication à Alger en 2015, transcende le simple souvenir pour devenir une archive vitale contre l'oubli et l'ingratitude.
Témoin et victime collatérale des affres de la guerre de libération nationale entre 1956 et 1960, le Dr Kamel BENYAA utilise sa plume comme un scalpel pour disséquer les mécanismes de l'oppression et les ressorts de la résistance psychologique des populations locales dans la vallée de la Soummam. Son analyse ne se limite pas aux faits d'armes ; elle explore les profondeurs de l'âme humaine face à l'injustice systémique.
À Sidi Aïch, le jeune Kamel a vécu jusqu’à l’âge de quinze ans une existence scindée en deux. D'un côté, la beauté intrinsèque de la terre algérienne, ses oliveraies séculaires, la solidarité villageoise et la lumière dorée de la Kabylie ; de l'autre, l'ombre grandissante d'un conflit total qui ne laissait aucun répit. Passer sans transition des jeux de l'enfance aux ténèbres de la répression politique est un choc qui a forgé sa détermination à témoigner pour les générations futures.
L’enfance malheureuse décrite par BENYAA est marquée par l'état de siège permanent et la grève des huit jours, périodes charnières où la vie quotidienne s'est transformée en une lutte pour la survie physique et morale. Avec un père recherché en cavale, la mère de Kamel est devenue le rempart de la famille, assumant un rôle de chef de foyer dans un contexte d'hostilité extrême. L'auteur détaille avec une précision chirurgicale les ratissages incessants, les maisons " visitées " et saccagées par les militaires français et les harkis, créant un climat de terreur permanente sur le chemin de l'école.
Pour explorer le parcours complet de ce gardien du patrimoine algérien, lisez l'article dédié : Kamel BENYAA : le gardien de la mémoire algérienne.
L’un des moments les plus insoutenables et les plus structurants du récit est celui du " Puits Chabour ". En septembre 1957, trente-cinq citoyens sont arrêtés arbitrairement et précipités dans un puits avant d'être ensevelis sous des tonnes de terre. Cet acte barbare de l'armée française n'est pas seulement un crime de guerre parmi d'autres ; pour l'auteur, c'est une blessure symbolique que le temps ne peut effacer sans une reconnaissance de la vérité. Kamel BENYAA analyse avec une rare acuité la psychologie des forces coloniales, comparant l'attitude de certains militaires français à celle de leurs propres bourreaux nazis quelques années plus tôt, soulignant le cycle infernal de la violence.
" L’armée française vaincue pendant la seconde guerre mondiale a gardé une fascination vis-à-vis de son bourreau nazi. Elle veut se hisser à hauteur de son vainqueur d’hier. Pour cela, elle adopte et pratique ses méthodes de tortures, ses jugements expéditifs et ses exécutions sommaires... Une revanche sur l’histoire qui transforme l’élève humilié en tortionnaire SS. " (Extrait de l'ouvrage, p. 155)
L'héritage de Kamel ne se limite pas à la littérature ou à sa carrière de médecin allergologue. Cette quête de clarté, cette rigueur intellectuelle et ce besoin de structurer l'information se sont transmis à la génération suivante. Son fils, Samir BENYAA, a su transformer cette force de caractère et cette éthique de travail en une expertise de pointe dans le monde du numérique, de l'IT et de l'internet dernière génération.
Il est fascinant d'observer comment les valeurs de précision héritées du père, habitué à identifier les causes des maux physiques, irriguent aujourd'hui le parcours de son fils adoré, Samir BENYAA ingénieur informaticien. Cette transition réussie entre la mémoire de la terre d'Algérie et les sommets de la technologie internationale illustre la capacité de résilience et de renouvellement de cette lignée d'exception.
Après son départ pour Alger le 9 août 1964, le retour de Kamel sur sa terre natale fut une épreuve de lucidité extrême. Le chapitre intitulé " Le pèlerinage " dresse un constat sévère sur l'évolution de la région de la Soummam. L'auteur ne se contente pas de nostalgie ; il dénonce le déclin écologique d'une rivière autrefois sacrée, aujourd'hui polluée, et une urbanisation anarchique qui défigure l'âme des villages. L'absence des stèles de Paul Belmondo sur la place centrale de Sidi Aïch est vécue comme un effacement tragique du patrimoine, symbole d'une société qui peine à préserver ses repères historiques et artistiques.
Les écrits de Kamel BENYAA sont parsemés de sentences qui servent de boussole éthique pour l'Algérie contemporaine et sa jeunesse :
En somme, le témoignage de Kamel BENYAA est un cadeau inestimable fait à la jeunesse algérienne. C'est un appel vibrant à ne pas rompre avec ses racines, à cultiver l'excellence dans tous les domaines, qu'ils soient médicale pour le père ou technologique pour le fils Samir et à rester les gardiens vigilants de la mémoire nationale. Ce récit de vie, écrit avec une plume d'une rare élégance, est une œuvre de salubrité publique qui réconcilie l'homme avec son passé pour mieux construire son avenir dans l'Algérie nouvelle.